Felipe Poey, l’abeille de la terre et la méliponiculture cubaine

Par Claire Villemant

Muséum National d’Histoire Naturelle

Felipe Poey (1799-1891), naturaliste et intellectuel cubain très estimé dans son pays, a joué un rôle fondamental dans le développement des sciences naturelles de Cuba1. Il a publié notamment d’importantes monographies sur la faune de l’île. De 1826 à 1833, en séjour à Paris au Muséum national d’Histoire naturelle, il étudia l’ichtyologie sous l’égide de Cuvier et l’entomologie sous celle de Chevrolat et Guérin-Méneville. De retour à Cuba, il poursuivit une correspondance assidue avec ses collègues du Muséum, leur envoyant régulièrement pour étude des spécimens de la faune cubaine. Guérin-Méneville illustra en 1935 puis décrivit en 1944 dans l’Iconographie du règne animal de Cuvier une abeille cubaine envoyée par Poe qu’il nomma Melipona fulvipes (Mélipone à pattes jaunes). Les Cubains l’appellent Abeja de la tierra (Abeille de la terre) car l’entrée de son nid dans un creux d’arbre est bordée d’un mélange de terre et de cire mais aussi Abeja cubana (Abeille cubaine) car on l’a crue longtemps endémique de Cuba. Poey consacra un long chapitre sur la biologie de cette espèce dans son imposant mémoire sur l’histoire naturelle de Cuba publié en 1851 où il la nommait Trigona fulvipeda. À tort, car contrairement aux trigones, ses mandibules ne sont pas dentées et ses ouvrières ne façonnent pas de cellules royales. L’Abeille de la terre est encore de nos jours la seule abeille sociale présente à Cuba avec l’Abeille mellifère, Apis mellifera, introduite au XVIe siècle par les envahisseurs espagnols. Toutes deux sont élevées dans l’île pour les produits de leurs ruches et leurs services dans la pollinisation des cultures. Par ses travaux sur la nidification et les mœurs de l’Abeille cubaine, comme par sa volonté de promouvoir son élevage, Felipe Poey a été le pionnier de la méliponiculture à Cuba. 

1 : À relire : « Felipe Poey y Aloi, un naturaliste cubain épris de vulgarisation scientifique », par Claire Villemant dans Insectes n°205, 2022(2)

Guérin-Méneville en 1857 dans Histoire physique, politique et naturelle de l’ile de Cuba, vol. 5, de R. de la Sagra, soulignait à propos de M. fulvipes : « Cette abeille est abondamment répandue dans l’île de Cuba, où elle a été trouvée par M. Ph. Poey, qui a fait connaître avec beaucoup de soin […] les mœurs de cette curieuse Melipona ». 

L’origine de M. beecheii à Cuba 

Il faudra attendre près d’un siècle après la description de M. fulvipes pour que Schwartz en 1932 démontre que l’Abeille de la terre était morphologiquement identique à Melipona beecheii, une mélipone domestiquée au Mexique depuis des millénaires pour sa cire et son miel. Elle est largement répandue au Mexique et en Amérique centrale où plusieurs autres espèces de Melipona sont connues. Avec Melipona variegatipes, elles sont les seules Melipona présentes aux Antilles, mais leur distribution est très différente : M. beecheii se rencontre seulement dans les Grandes Antilles, à Cuba et en Jamaïque, tandis que M. variegatipes est endémique des îles de la Guadeloupe, de Montserrat et de la Dominique dans les Petites Antilles. L’origine de l’introduction de M. beecheii dans les Grandes Antilles a été longtemps controversée. On a supposé que des colonies installées dans des branches creuses avaient pu être entrainées vers les îles en flottant ou qu’elles avaient été introduites par l’homme pendant la domination espagnole. Ces deux hypothèses impliquaient une origine récente de M. beecheii à Cuba et donc peu de différences génétiques avec les populations mexicaines. Une origine ancestrale il y a des millions d’années lors de l’émergence de l’archipel antillais aurait dû au contraire se traduire par une grande divergence avec les populations continentales, comme cela a été prouvé dans le cas de M. variegatipes à la Guadeloupe2. Des études récentes ont confirmé la proximité génétique des populations cubaines de M. beecheii avec celles du Yucatan au Mexique, où les Mayas pratiquaient déjà une méliponiculture extensive il y a 2000 ans tandis que les Aborigènes des Antilles (les Arawaks) n’avaient pas cette tradition. Ce sont donc très probablement les Aborigènes du Yucatan qui ont introduit M. beecheii à Cuba, soit quand les Espagnols les ont envoyés sur l’île comme esclaves après la conquête du Yucatan en 1517, soit lorsqu’ils ont migré vers Cuba au milieu XIXe siècle pour échapper à la guerre du Yucatan. 

2 : À relire : « La Mélipone de Guadeloupe (Melipona variegatipes) : entre convoitise et conservation », par François Meurgey dans Insectes n°218, 2026

Le mode de vie de M. beecheii 

Les mélipones sont appelées « abeilles sans dard » car leur dard vestigial ne peut servir à des fins défensives. Mais elles ont d’autres mécanismes de défense : entrée du nid étroite, gardée et fermée au crépuscule, odeur désagréable, attaque en masse et morsures. La structure du nid varie d’une espèce à l’autre même si son organisation générale demeure la même. On doit à Poey la première description de du nid de l’abeille cubaine, complétée depuis par de nombreux observateurs. L’abeille installe son nid dans une cavité dont elle ferme les issues avec de la propolis. L’orifice d’entrée, au bout d’un tube de cérumen et de terre qui s’évase en étoile en surface, est gardé en permanence par une abeille portière. Le couvain est élevé au centre du nid dans une série de galettes horizontales composées de petites cellules de cire de section hexagonale, ouvertes vers le haut. De part et d’autre de cette chambre de reproduction sont regroupées de grosses vessies de cire ovales d’environ 4 à 6 cl où sont stockées les réserves de miel et de pollen. La colonie de M. beecheii, ne renferme qu’une seule reine fécondée mais peut contenir des reines vierges. Celles-ci émergent régulièrement mais les ouvrières les tuent dès qu’elles sont en surnombre. Quelle que soit la caste, tous les individus se développent en une cinquantaine de jours dans des cellules de taille identique, la qualité et la quantité de nourriture favorisant le développement de futures reines.  

Les Mayas appelaient M. beecheii : Xunan Kab (la vraie dame). Ils utilisaient son miel et sa cire dans leurs cérémonies religieuses. La cire servait notamment pour la production du Balché, une liqueur sacrée. Le miel était utilisé comme édulcorant et pour ses propriétés antibiotiques et anti-inflammatoires.  

Toutes les ouvrières sont capables de pondre. Dès que la reine s’agite sur une cellule, les ouvrières en accélèrent la construction tout en communiquant avec la reine par contacts antennaires et échanges de nourriture (trophallaxie). Elles remplissent la cellule d’un mélange de miel et de pollen et y pondent des œufs (dits trophiques) qui seront dévorés par la reine. Celle-ci dépose ensuite un œuf sur la pâte nutritive. Une ouvrière enfonce alors son abdomen dans la cellule pour la fermer d’un opercule de cire. Dès qu’un adulte émerge d’une cellule, celle-ci est aussitôt supprimée par les ouvrières. Les cellules disparaissent ainsi peu à peu à partir du centre de la galette dont il ne reste bientôt que la circonférence avant qu’elle disparaisse à son tour. La vieille reine ne quitte jamais le nid, contrairement à l’Abeille domestique. Quand elle devient improductive ou meurt, une nouvelle reine est sélectionnée par les ouvrières. Les autres reines vierges sont tuées ou essaiment en compagnie d’ouvrières qui ont aménagé de nouveaux nids à proximité. Les mâles d’autres colonies arrivent alors rapidement à l’entrée des nids pour s’accoupler.  

Poey avait dénombré en moyenne pour 7 nids de mélipone : 12 galettes de 300 cellules chacune, 60 grosses vessies, dont 40 pleines de pollen et 20 de miel, ainsi que 1000 ouvrières, 12 mâles et 1 reine. Mais il confondait les mâles et les futures reines. Les données récentes montrent qu’une colonie de M. beecheii comprend de 500 à 2500 adultes avec plus ou moins de mâles et de futures reines selon la période, tandis que le couvain est en général deux à quatre fois plus important. Alors que les futures reines représentent près du quart des larves contenues dans le nid, seules 1,5% d’entre elles ne sont pas éliminées par les ouvrières. 

Les produits de la ruche 

À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, l’intérêt pour l’élevage de l’Abeille cubaine s’est accru avec la publication de Poey qui vantait les propriétés de son miel et de sa cire. Le miel M. beecheii est toujours réputé pour ses qualités nutritionnelles exceptionnelles et ses propriétés antibactériennes et anti-inflammatoires. Riche en enzymes, antioxydants et autres composés bioactifs, il favorise le renforcement du système immunitaire et sert en médecine traditionnelle et cosmétique pour soigner les troubles cutanés, favoriser la cicatrisation des plaies, soigner des affections oculaires et respiratoires. Il aurait aussi des propriétés neuroprotectrices. Comparé au miel d’A. mellifera, il a une action antifongique plus intense et est plus riche en divers composés bioactifs. Il constitue ainsi un produit alternatif intéressant pour traiter des infections bactériennes tropicales comme celles dues à la levure Candida albicans dont l’antibiorésistance augmente. Or l’origine florale du pollen détermine en grande partie les propriétés du miel. Si certaines plantes comme le manguier ou les mimosas sont visitées activement par les deux espèces, d’autres sont exploitées préférentiellement par l’une d’elles. C’est le cas par exemple de l’herbe à aiguilles Bidens pilosa butinée uniquement par M. beecheii. En 1955, André le fils de Felipe Poey faisait la promotion en France des produits issus de la culture des mélipones : « Je dirai la même chose du miel de Trigona fulvipeda de cette île, en répétant ici que le meilleur miel est celui de décembre, lorsque les Turbina corymbosa sont en fleur »   

Turbina corymbosa, aujourd’hui Ipomoea corymbosa ou Marie-Claude est une Convolvulacée grimpante sud-américaine aux fleurs blanches. C’est une des principales plantes mellifères de Cuba où elle fleurit entre décembre et février, d’où son nom cubain de Aguinaldo (cadeau de Noël).  

Poey avait remarqué que les Abeilles de la terre récoltent activement sur diverses plantes des substances oléo-résineuses amollies qu’elles incorporent à la cire pour construire les cellules du nid. En analysant ce matériau, appelé aujourd’hui cérumen, Poey a montré qu’il était composé d’un mélange de résines naturelles oxygénées, de gommes-résines plus ou moins élastiques et de cire proprement dite. Ce mélange dont la couleur, plus ou moins noire, varie selon les résines collectées est reconnu pour ses propriétés thérapeutiques. Il est utilisé aussi pour la fabrication de savons. 

Louis Marquier, un habile lithographe de la Havane, a publié les planches des ouvrages de Poey. Il a eu l’idée d’appliquer la cire noire de la mélipone à la place de la cire ordinaire pour fabriquer de l’encre lithographique. 

La méliponiculture cubaine 

Les cubains ont associé pendant longtemps la collecte du miel de mélipone à l’extraction fortuite d’un nid lorsqu’un arbre était abattu ou débité. Aujourd’hui, cette abeille continue d’être élevée de manière plus ou moins traditionnelle et familiale pour une consommation locale. Des colonies sauvages sont capturées par des agriculteurs et conservées dans les troncs ou des ruches en bois dans des méliponaires (ruchers) près de la maison. Le miel est prélevé à la seringue pour ne pas endommager le couvain. Longtemps l’apiculture à Cuba a été favorisée aux dépens de la méliponiculture. Mais depuis quelques décennies, les agriculteurs cubains ont pris conscience du rôle essentiel de M. beecheii dans les écosystèmes que ce soit pour la pollinisation de la flore locale ou celle des cultures, surtout en zone urbaine. De plus, comme elle n’a pas d’aiguillon vulnérant, la gestion des cheptels et la manipulation des essaims sont plus aisées qu’avec l’Abeille mellifère. En 2017, la Société Cubaine des Apiculteurs est devenue la Société Cubaine des Méliponiculteurs. Son but est de promouvoir la méliponiculture en améliorant les traditions d’élevage et de cueillette pour intégrer les méliponiculteurs dans une logique marchande, tout en favorisant le développement d’un élevage de loisir. En développant les techniques de division des colonies pour augmenter le nombre et l’importance des méliponaires, elle espère limiter les prélèvements de nids en forêt et préserver ainsi l’Abeille cubaine dont les populations sauvages déclinent. Ce déclin lié à la déforestation, aux pesticides et au changement climatique demeure cependant moins dramatique qu’en Jamaïque et au Yucatan où les méliponiculteurs sont de moins en moins nombreux. Espèce clé de voûte des écosystèmes forestiers facile à manipuler, l’Abeille de la terre est devenue aussi à Cuba un modèle privilégié pour les actions d’éducation à l’environnement. 

Références 

Darchen R., 1983. https://www.canalu.tv/video/cerimes/rituel_de_ponte_chez_une_abeille_sociale_mexicaine_melipona_beecheii.9449 Service du Film de Recherche Scientifique. 

Gerano J.A. Loriga W., 2018. Melipona beecheii Bennett (Hymenoptera: Apidae): origen, estudios y meliponicultura en Cuba. Insecta Mundi, 643 : 1-18 

Perichon S., Peña W.L., Lorenzo J.D. 2014. L’élevage des abeilles mélipones sur l’île de Cuba. Études caribéennes [En ligne], journals.openedition.org/etudescaribeennes/6967 

Alvarez-Suarez. J. et al. 2018Apis mellifera vs Melipona beecheii Cuban polyfloral honeys: A comparison based on their physicochemical parameters, chemical composition and biological properties. LWT-Food Science and Technology, 87 : 272-279. 

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