« Chlordécone, c’est poison, Chlordécone, c’est pas bon »
Il n’y a pas que le Coton qui soit à l’origine de chansons évoquant les Charançons (cf. Insectes n°148, Perrin, 2008 sur les blues parlant d’Anthonomus grandis Boheman, 1843). Depuis quelques années, c’est le « Charançon noir », Cosmopolites sordidus (Germar, 1824) qui s’attaque aux rhizomes du Bananier – et plus encore l’insecticide utilisé contre lui – qui a conduit des chanteurs antillais à interpréter des textes qui proclament leur révolte, qui contestent les décisions politiques ou économiques. Cet insecticide est le chlordécone.
Le point de vue des chansons contestataires antillaises est différent de celui des blues américains. En effet, dans ces blues, le charançon (boll weevil) était capable de résister à tout, y compris aux insecticides. Il personnifiait les hommes (noirs) qui travaillaient dans les champs et résistaient aux mauvais traitements, aux fermiers. Dans les chants des Caraïbes, on sait que le charançon est la cause de l’emploi du chlordécone, mais on parle surtout des résultats de l’épandage de l’insecticide sur les travailleurs des plantations qui sont contaminés, empoisonnés (les mots sont employés). Le charançon, ici, ne représente pas le travailleur comme aux États-Unis d’Amérique dans les champs de coton.
Ces chansons sont souvent en créole, mais on peut y reconnaître au passage quelques mots : banane qualité, organochloré, empoisonné…
« Gwada & Matinik sé yoki pli kontaminé », par Tiwony dans Dem ah poison we
(la Guadeloupe et Martinique sont les plus contaminées)
En 2018, Matinda di Lion aka Rastar, dans « Chlordécone »
Ils tuent la population pour tuer les charançons
Y’a pas que sur les plantations qu’il y a contamination
Un empoisonnement collectif sans condamnation
Il y a du chlordécone dans toute la zone, et ça les étonne
Ils déconnent [sic !] avec le chlordécone.
Dans une chanson en créole, Wozan Monza pose la question : Esko sa vo fe an chanson…
Est-ce que ça vaut de faire une chanson
Sur cette foutue bestiole de charançon ?
Un texte de Claude Rodap, « Bélé blues » (de Martinique) exprime la plainte de ceux qui ont travaillé dans les bananeraies : Mwen sé an neg chlordéconé.
Je suis un nègre chlordéconé
Je suis un nègre empoisonné
[…] Nous sommes tous foutus
Plus personne ne pourra
décontaminer nos sols
Rappelons brièvement le contexte. Hustache signale la présence de Cosmopolites sordidus en 1929, dans son étude sur Les Curculionides de la Guadeloupe (Hustache 1929). Les recherches sont lancées dès les années 1940 aux Antilles et J. Cuillé y consacre plusieurs années (Cuillé 1950).

Le roman graphique (une BD de 240 pages) très bien documenté, Tropiques toxiques retrace l’historique du chlordécone, aux USA, puis en France.
L’insecticide chlordécone, commercialisé sous les noms de Képone ou Curlone, a été interdit aux USA dans les années 70. La loi française l’interdit à son tour en 1990, avec dérogation jusqu’en 1993 pour les Antilles, après l’avoir abondamment répandu sur le sol pendant plus de vingt ans. Les bananes peuvent être consommées : la peau ne laisse pas passer l’insecticide. On a pu constater de graves conséquences sur la santé de la population (cancers de la prostate en forte augmentation, myélomes, problèmes de développement des fœtus), sur les sols (ne pas cultiver des plantes maraichères), sur l‘eau (obligation de pêcher à distance des côtes, car les eaux de ruissellement véhiculent de fortes doses du pesticide).
À cause des dégâts de santé publique liés au chlordécone, le CIRAD (Centre de coopération internationale de recherche agronomique pour le développement) a développé des recherches alternatives impliquant des phéromones pour se débarrasser du C. sordidus. D’un point de vue judiciaire, une très longue procédure avait abouti à un non-lieu sur le dossier pénal en janvier 2023, puis la responsabilité de l’État a été reconnue par l’Assemblée nationale fin février 2024. Mais comment seront indemnisées les victimes, comment dépolluera-t-on les sols ? Ces questions ne sont pas encore réglées. Des chansons de ces dernières années évoquent les procédures, les votes des députés, la dépollution, l’indemnisation…

Actuellement, on peut s’interroger au sujet de l’insecticide acétamipride (un néonicotinoïde) qui ne devrait plus être utilisé en France métropolitaine contre les ravageurs des Noisettes (le Balanin Curculio nucum L. et la Punaise diabolique Halyomorpha halys (Stål)) ni ceux des Betteraves sucrières. On peut se questionner aussi sur les remous causés par la loi Duplomb pendant l’été 2025 : y aura-t-il une chanson pour que le public prenne conscience de ce problème ?
Pour aller plus loin
Hymnes au charançon /Insectes n° 148
Des charançons à la rescousse / Insectes n° 159
Cuillé J., 1950. Recherches sur le Charançon du Bananier, Cosmopolites sordidus, Germ. Paris : IFAC. Société d’Editions techniques coloniales, Série technique N°4, 225p.
Hustache A. 1929. Les Curculionides de la Guadeloupe, Faune des Colonies françaises 3 (3), 103p.
Oublié J., Gobbi N., Avraam K., Lebrun V. 2021. Tropiques toxiques, le scandale du Chlordécone, Les escales, Ed. Steinkis, 240p.


