La Mélipone de Guadeloupe (Melipona variegatipes) : entre convoitise et conservation

Par François Meurgey

Muséum d’Histoire Naturelle de Nantes

Endémique de Guadeloupe, la Mélipone Melipona variegatipes est aujourd’hui protégée depuis l’Arrêté ministériel du 24  janvier 2020. Une protection complète qui coïncide avec une exploitation clandestine, comme en témoigne la saisie récente de deux colonies au Parc de la Source. Sommes-nous capables de préserver une espèce dès qu’elle éveille notre convoitise ?

Une abeille pas comme les autres

Parmi les innombrables insectes qui peuplent les Antilles, Melipona variegatipes occupe une place singulière. Il s’agit de la seule abeille sociale sans dard endémique de la Guadeloupe. Elle vit en petites colonies, généralement cachées dans des cavités naturelles, souvent des troncs d’arbres creux. Contrairement à l’Abeille domestique européenne (Apis mellifera), cette mélipone ne pique pas ; c’est d’abord par la subtilité de ses comportements qu’elle se défend.

Les colonies comptent en moyenne 250 à 400 individus, soit bien moins que les dizaines de milliers d’ouvrières des ruches classiques. Leur miel, stocké dans de petits pots de cire, est particulièrement aromatique, très concentré, mais produit en quantités infimes : quelques dizaines de centilitres par ruche et par an. Cette rareté fait du miel de mélipone un produit de convoitise, à la fois gastronomique et symbolique.

La Mélipone joue aussi un rôle crucial dans la pollinisation de certaines plantes autochtones. Elle assure la reproduction d’espèces végétales qui, en retour, lui fournissent nectar et protection. Ce lien ancien et fragile fait de Melipona variegatipes un acteur majeur de l’écosystème guadeloupéen, et sa disparition pourrait entraîner des déséquilibres écologiques en cascade.

Une endémique originale

Melipona variegatipes est considérée comme endémique de Guadeloupe, ce qui souligne son importance patrimoniale et la singularité de son adaptation à cet environnement insulaire. Cependant, des observations rapportent des populations similaires à la Dominique et à Montserrat, mais il demeure incertain s’il s’agit strictement de la même espèce ou de taxons proches encore mal différenciés. Cette incertitude souligne la nécessité d’études taxonomiques et génétiques approfondies pour clarifier la répartition exacte et les liens phylogénétiques.

D’un point de vue biogéographique, Melipona variegatipes s’inscrit dans la lignée des Meliponini néotropicaux, issus d’une dispersion ancienne entre les îles des Petites Antilles. Sa présence témoigne de processus complexes d’isolement, d’adaptation et de spéciation propres aux écosystèmes insulaires. Comprendre son origine permet non seulement d’apprécier la richesse de la biodiversité locale, mais aussi d’orienter les stratégies de conservation en tenant compte de sa vulnérabilité spécifique aux pressions environnementales et humaines.

Une alerte scientifique dès 2018

Dès 2018, une étude conduite sur le terrain par la Société d’Histoire Naturelle L’Herminier et le Museum de Nantes a mis en lumière la situation critique de Melipona variegatipes. Le diagnostic est sans appel : les colonies sont très peu nombreuses, dispersées, souvent isolées les unes des autres et soumises à une fragmentation croissante de leurs habitats. Cette rareté rend l’espèce particulièrement vulnérable, notamment aux prélèvements sauvages et aux effets de l’urbanisation.

Les résultats de cette étude ont contribué à évaluer l’espèce, selon les critères de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature), en danger critique d’extinction (CR). Ce classement s’appuie sur trois facteurs : une aire de répartition inférieure à 1000 km², une pression anthropique croissante et un déclin continu observé dans les populations connues.

Nos travaux ont également permis de documenter l’absence de recolonisation naturelle sur plusieurs sites de présence ancienne, renforçant l’hypothèse d’un effondrement progressif et silencieux de l’espèce. Ce constat a été un moteur déterminant dans la proposition d’inscription de Melipona variegatipes parmi les espèces protégées en droit français.

Vers une reconnaissance juridique

Face à ces constats alarmants, la nécessité d’une protection réglementaire est rapidement devenue évidente. Les données issues des observations de terrain, croisées avec les critères de l’UICN, ont constitué le socle d’un dossier argumenté, déposé en 2019 auprès des autorités nationales.

Ce travail de veille scientifique et de plaidoyer a permis d’alerter les institutions sur l’urgence d’agir, avant que l’espèce ne bascule dans l’irréversibilité de l’extinction. Il a aussi montré que la conservation ne pouvait plus être différée au nom de la méconnaissance ou de l’habitude. C’est dans ce contexte que s’ouvre une nouvelle phase de l’histoire de Melipona variegatipes.

Un tournant légal essentiel

Pendant longtemps, Melipona variegatipes est restée méconnue du grand public. Décrite en 1893 de la Guadeloupe par Gribodo, cette petite abeille n’a refait parler d’elle que depuis nos missions en 2007. Mais au fil des découvertes scientifiques, son importance écologique et son caractère endémique ont rapidement justifié sa protection. Le 24 janvier 2020, un arrêté ministériel est publié, classant l’espèce en protection intégrale.

La protection légale est le fruit d’un travail de terrain engagé dès 2018, combinant expertise entomologique, plaidoyer scientifique et mobilisation des instances nationales. Ce travail a abouti à ce que nous proposions l’inscription de Melipona variegatipes parmi les espèces bénéficiant d’une protection intégrale. Ce travail visait à faire reconnaître l’urgence de préserver cette abeille unique, dans un contexte où les prélèvements sauvages s’intensifiaient dans l’indifférence générale.

Ce cadre juridique s’appuie sur des critères objectifs et vise à protéger l’espèce non seulement de la collecte directe, mais aussi de l’appropriation commerciale ou institutionnelle.

En pratique, cette loi a donné lieu à deux comportements opposés. D’une part saluée par les naturalistes, elle est d’autre part restée méconnue, voire sciemment ignorée, par certains professionnels ou passionnés. C’est ce flou qui a conduit à l’affaire du Parc de la Source.

L’affaire du Parc de la Source

En juillet 2024, deux colonies de Mélipones sont saisies par les agents de l’OFB chez un gestionnaire de parc de loisirs à Bouillante, au sud-ouest de Basse-Terre. Les ruches provenaient de colonies sauvages déplacées après le passage de l’ouragan Maria. Mais depuis l’arrêté de 2020, leur détention sans autorisation constitue une infraction. Outre la détention illégale de ruches, l’infraction du Parc de la Source Bouillante est aussi caractérisée par faits de présentation au public de l’espèce, et mise en vente et vente de miel.

Cette affaire, aujourd’hui judiciarisée, est un cas test. Le gestionnaire, qui affirme vouloir sensibiliser les visiteurs, dit ignorer la réglementation. Pourtant, l’interdiction est claire et les sanctions encourues peuvent atteindre 150 000 € d’amende et trois ans de prison. Au-delà du cas particulier, c’est la question de l’exploitation même de l’espèce qui se pose

Cette situation entre en résonance directe avec l’étude que nous avons menée en 2020, portant sur la cartographie des populations de Melipona variegatipes, leur fragilité face à la fragmentation des habitats, et les tentatives de collecte sauvage par certains apiculteurs locaux. Cette étude avait déjà mis en lumière le peu d’engagement effectif du Parc National de Guadeloupe et le manque de coordination de la DEAL en matière de suivi, de sensibilisation et de contrôle. Malgré des responsabilités évidentes en matière de protection de la biodiversité, ces institutions brillent par leur inertie.

Divergence de points de vue

La protection de Melipona variegatipes fait l’objet d’un clivage profond (et bien souvent peu tendre…) entre les acteurs locaux. Du côté des apiculteurs guadeloupéens, notamment de l’APIGUA (Association des apiculteurs de Guadeloupe), la vision dominante est que la rareté et la menace pesant sur l’espèce justifient sa capture et son exploitation. Selon cette approche, il s’agirait de multiplier les colonies, par des prélèvements dans la nature ou par élevage, pour ensuite relâcher les abeilles et renforcer ainsi les populations sauvages. Cette stratégie vise à allier conservation et exploitation, dans une optique de « gestion active » de l’espèce.

En revanche, les naturalistes et spécialistes de la biodiversité insulaire défendent une approche radicalement différente. Pour eux, Melipona variegatipes ne doit pas être considérée comme une ressource à exploiter, même avec de bonnes intentions, mais comme un patrimoine fragile dont les habitats naturels doivent être protégés en priorité. Toute forme de prélèvement sauvage est perçue comme une menace directe et la multiplication artificielle ne saurait remplacer la conservation des milieux d’origine ni l’intégrité des populations naturelles. De plus, à l’inverse de l’Abeille domestique, l’essaimage n’existe pas chez la Mélipone : la division des colonies pratiquée par certains apiculteurs ne fonctionne pas et ne peut pas fonctionner plus de quelques semaines. L’argument de la division pour justifier l’augmentation des colonies chez les méliponiculteurs, qui plus est hors de tout cadre scientifique, doit être pris avec la plus grande réserve.

Ce désaccord reflète des tensions plus larges autour de la gestion de la biodiversité locale, où la compréhension scientifique, les pratiques traditionnelles et les enjeux économiques s’entrechoquent. Il souligne aussi la nécessité urgente d’un dialogue ouvert et d’une médiation institutionnelle forte, qui devraient permettre d’élaborer une stratégie commune, respectueuse à la fois de l’espèce et des acteurs concernés.

Fascination et danger de l’exploitation sauvage

La fascination pour Melipona variegatipes n’est pas nouvelle. Depuis les premières descriptions du muséum au XIXe siècle, jusqu’aux recherches actuelles menées par l’équipe MELIGUA, son potentiel apicole intrigue. Le miel est perçu comme médicinal, et l’idée d’une abeille inoffensive, locale et douce, touche à l’imaginaire.

Mais la méliponiculture est loin d’être anodine. Les expériences menées en Amérique latine montrent que l’élevage de mélipones exige du temps, de la stabilité, des conditions microclimatiques fines et une connaissance pointue de la biologie sociale de l’espèce. Le transvasement des colonies est délicat. Le stress engendré peut entraîner l’abandon du nid ou la mort de la reine.

En Guadeloupe, où les populations naturelles sont déjà fragmentées, tout prélèvement sauvage peut avoir un effet écologique dévastateur. L’exploitation incontrôlée, même sous couvert de passion ou de pédagogie, contribue à la raréfaction. Or une espèce endémique n’est pas un bien libre : c’est un patrimoine fragile, non renouvelable à l’échelle humaine.

Les relations avec le monde apicole sont également tendues. Certains apiculteurs de Guadeloupe ignorent délibérément la réglementation, ou feignent de la contester, sous prétexte d’un droit à l’exploitation locale. Leur lobbying, parfois relayé par des élus, contribue à brouiller le message de protection. Or ce n’est pas un défaut de communication, mais bien de positionnement que l’on constate : une partie du monde apicole refuse de reconnaître que certaines espèces doivent être soustraites à l’usage.

Faut-il exploiter tout ce qui est exploitable ?

Chaque fois qu’une espèce rare est identifiée comme potentiellement utile, la tentation est grande de la reproduire, de l’exploiter… On peut se demander si cette façon de penser est compatible avec la conservation ? Ne pourrait-on pas admettre que toutes les formes de vie sont essentielles en tant qu’êtres partagés sans avoir à leur attribuer une valeur « marchande » ?

La mélipone de Guadeloupe pose cette question avec acuité : doit-on chercher à préserver une espèce parce qu’elle peut nous être utile ou bien parce qu’elle tient un rôle écosystémique que l’homme ne peut pas remplacer ? Ce renversement de perspective est essentiel. Il s’agit de reconnaître une valeur intrinsèque du vivant, au-delà de son usage.

Protéger autrement

La protection de Melipona variegatipes ne peut pas être uniquement répressive. Elle suppose aussi et surtout des outils positifs :

  • la recherche scientifique, pour mieux connaître les dynamiques de population, les conditions optimales de survie, les menaces génétiques ;
  • l’éducation et la sensibilisation, dès l’école, pour construire une culture du respect du vivant ;
  • la participation des habitants, via des programmes de science participative, des observatoires citoyens ;
  • un encadrement éthique, qui permette dans certains cas la dérogation pour la recherche, tout en excluant les logiques commerciales.

Des alternatives à l’exploitation directe sont à proposer : observation en nature, panneaux didactiques, modélisation 3D, films immersifs, etc. Il est possible de faire connaître l’espèce sans la capturer.

Mais cela suppose l’affirmation d’une volonté politique et institutionnelle qui permette de soutenir les acteurs locaux de l’environnement dans la mise en œuvre de stratégies efficaces de protection du vivant dont la priorité ne saurait être négociée.

Vers une évolution des mentalités

Melipona variegatipes est un marqueur de notre temps. Entre biodiversité menacée, pressions marchandes et aspiration à un rapport plus équilibré au monde vivant, elle incarne un choix de société. La préserver, ce n’est pas seulement sauver une abeille rare, c’est aussi affirmer que la nature a droit à l’existence sans condition. L’affaire du Parc de la Source illustre une tension plus large : celle entre la fascination sincère pour une espèce, et l’impossibilité éthique de se l’approprier. Une espèce n’est pas un produit. Elle est un témoin d’une histoire naturelle que nous n’avons pas le droit de faire disparaître, même par passion.

Il faut donc apprendre à protéger autrement : avec humilité, rigueur et une véritable conscience du vivant comme bien commun. Et cela commence par le courage de dire « non » à l’abandon silencieux de notre responsabilité collective.


Meurgey F. 2018. Projet MELIGUA (MELIpone GUAdeloupe); Écologie et biologie du Po’ Ban de Guadeloupe, Melipona variegatipes Gribodo, 1893. Rapport d’étude PNG/DEAL/FEDER, 89p.

Meurgey F. 2018. La mélipone de Guadeloupe : Entre exploitation et conservation, un avenir en suspens. Le Courrier de la Nature 213 : 26-32.

Meurgey F., 2016. Bee species and their associated flowers in the French West Indies (Guadeloupe, Les Saintes, La Désirade, Marie Galante, St Barthelemy and Martinique) (Hymenoptera: Anthophila: Apoidea). Annales de la Société Entomologique de France, 52(4) : 1-24

Perichon le Rouzic s., Loriga Pena W. et Demedio Lorenzo J. 2015.  L’élevage des abeilles mélipones sur l’île de Cuba : une enquête ethnozoologique réalisée dans la plaine du río Mayabeque et la forêt de la Sierra del Rosario. Etudes Caribéennes, Presse Universitaire des Antilles, 28 (27-28) : 2-16.

Rogel Villanueva-G., Roubik D., Colli-Ucan W. 2005. Extinction of Melipona beecheii and traditional beekeeping in the Yucatán Peninsula. Bee World, 86(2):35-41

Melipona variegatipes | Geonature-Atlas – Parc national de la Guadeloupe. Carte actualisée de répartition de l’espèce.

Infos sur la Mélipone de Guadeloupe, actualités MAB France

François Meurgey, entomologiste rattaché au Muséum d’Histoire Naturelle de Nantes, est engagé de longue date dans la défense de la biodiversité insulaire. Il est à l’origine du dossier ayant conduit à l’inscription de Melipona variegatipes au rang des espèces protégées par arrêté ministériel en 2020. Son travail de terrain, mené en Guadeloupe depuis plusieurs années, a permis de documenter la répartition de l’espèce, d’alerter sur les pressions de prélèvement sauvage et de défendre une approche éthique de la conservation du vivant.