Le papillon – Conte d’Andersen adapté et commenté

Par Claire Villemant

Muséum d’Histoire Naturelle de Paris

Fier de ses chatoyantes couleurs, le papillon veut se marier et prétend choisir une fleur belle entre toutes les fleurs. Il jette un regard critique sur les parterres, où les fleurs sont rangées comme des jeunes filles au bal attendant un cavalier. Mais le choix est embarrassant. L’iris est trop fier, la tulipe trop orgueilleuse, la jonquille déjà fanée… Il s’approche de la marguerite qui a de l’expérience puisqu’elle peut dire qui nous aime passionnément ou pas du tout. Il lui demande quelle fleur est la plus belle ; mais elle est vexée qu’il l’ait appelée « dame » et non « demoiselle » et ne répond pas. Il visite crocus et perce-neige tout juste écloses mais les trouve trop jeunes. Les anémones sont trop amères, les violettes trop sentimentales, la fleur de tilleul trop petite, celle du pommier trop éphémère et celle du chèvrefeuille a le teint jaune. Quant à la fleur du pois, blanche et rouge, fraîche et gracieuse et bonne ménagère de surcroît, elle lui plaît entre toutes. Mais en s’approchant il voit à côté d’elle une cosse avec à sa base une fleur desséchée. « C’est ma sœur qui s’est mariée l’autre jour » lui dit la fleur de pois. Alors il s’enfuit sans demander son reste.

Printemps et été passent, arrive l’automne. Les fleurs ont alors des couleurs plus éclatantes mais pas le délicieux parfum des fleurs printanières. Le papillon néglige dahlia et chrysanthème mais se laisse enivrer par le parfum de la menthe. Celle-ci n’a que de minuscules fleurs mauves mais ses feuilles répandent dans l’air une délicieuse senteur. « Voilà ma promise », se dit le papillon, et il la demande en mariage. La menthe demeure silencieuse et guindée, puis elle dit : « Soyons plutôt des amis qui se contentent de vivre l’un pour l’autre, sans pour autant se marier… sachons à notre âge éviter le ridicule ! ». C’est ainsi que le papillon demeura vieux garçon.

L’hiver arrivant, le vent, la pluie et le froid obligent le papillon à trouver un refuge. Il entre dans une maison mais craignant de perdre sa liberté, vole vers la fenêtre et se heurte à la vitre. On l’aperçoit, on le capture et on l’admire puis on l’enferme dans une boite aux curiosités. « Me voici sur une tige comme les fleurs, se dit le papillon. Ce n’est pas très agréable, mais je suis enfin casé ; cela ressemble au mariage ». « Pauvre consolation ! » murmurèrent les plantes en pot à la fenêtre.

Hans Christian Andersen (1805-1875), romancier, dramaturge et poète danois doit sa célébrité aux 156 contes de fées qu’il a publiés au cours de sa vie. Il devint en 1860 le conteur attitré des enfants de Christian IX, roi du Danemark. Certains de ses contes ont été traduits dans plus de cent langues et sont à l’origine de nombreuses adaptations théâtrales, dessins animés, comédies musicales ou ballets.

Ce conte d’Andersen publié en 1861 est peu connu comparé à d’autres plus célèbres comme La Princesse au petit pois, La Petite Sirène, La Petite Fille aux allumettes, La Reine des Neiges ou Le Vilain petit canard, mais il évoque avec poésie et humour le lien étroit qui s’est créé au cours de l’évolution entre les papillons et les fleurs. Les premiers papillons seraient apparus il y a 300 Ma, à la fin du Carbonifère, bien avant les plantes à fleurs. Les larves et les adultes possédaient alors des mandibules pour mâcher des plantes non vasculaires. Les pièces buccales de la plupart des adultes ont ensuite évolué en une trompe tubulaire (ou probocis) leur permettant d’aspirer des liquides sucrés. Les papillons se sont fortement diversifiés (vers -100 Ma) après l’apparition des plantes à fleurs (vers -160 Ma) dont la grande diversification au cours du Crétacé est largement attribuée à une interaction mutualiste avec leurs pollinisateurs. C’est en Amérique que sont apparus les premiers papillons de jour. Ils se sont ensuite dispersés vers l’Asie en passant par l’archipel indo-australien et ont gagné l’Afrique et l’Europe il y a 34 millions d’années. Les plantes à fleur et les papillons, tout comme les autres pollinisateurs, ont évolué en réponse aux changements et adaptations des unes et des autres, ce que les biologistes nord-américains Paul Ehrlich et Peter Raven1 ont appelé « coévolution ». Dans leur article de 1964 basé sur une vaste étude bibliographique, ils ont montré que les larves de la majorité des espèces de papillons sont inféodées à une seule plante-hôte ou à un genre de plantes très proches et suggèrent que la coévolution résulte d’une pression sélective exercée par une espèce sur une autre, conduisant cette dernière à développer de nouvelles capacités pour survivre et réciproquement. La diversification de certains Papilionidés par exemple a suivi celle des Aristolochiacées, des plantes qui se protègent des ravageurs grâce aux toxines qu’elles contiennent. Les chenilles de Papilionidés sont devenues résistantes à ces toxines et les ont séquestrées, devenant toxiques à leur tour pour de nombreux prédateurs. Cette sélection réciproque favorise l’apparition de nouvelles espèces et devient ainsi un puissant moteur de biodiversité.

Les papillons sont attirés par les fleurs à la recherche du nectar qui leur fournit l’énergie nécessaire pour voler, trouver un partenaire et pondre. Les fleurs printanières sont essentielles pour les adultes qui émergent de leur chrysalide, sortent d’hibernation ou achèvent leur migration, tandis que les fleurs d’automne aident ceux qui hivernent à constituer des réserves ou à partir en migration. Se nourrissant essentiellement de nectar, les papillons recherchent les fleurs les plus nectarifères poussant en plein soleil comme par exemple (en Europe) les lavandes, les menthes, la marjolaine, les chardons, les vipérines, les asters ou des espèces exotiques ornementales tels que les buddleia ou arbres à papillons. Le nectar est riche en glucides, acides aminés, lipides, antioxydants, alcaloïdes, vitamines, sels, etc., mais tous ces éléments ne se trouvent pas dans une seule source de nectar floral. Les papillons doivent donc visiter les nectaires de différentes fleurs pour obtenir tous les nutriments nécessaires à leur survie.

Si diverses variétés horticoles de buddleia sont stériles, le Buddleia de David (Buddleja davidii), introduit de Chine en Europe à des fins ornementales en 1869 par le père David, a été largement répandu dans le monde. Riche en nectar, il nourrit de nombreux papillons mais sa forte production de graines favorise son expansion et l’élimination progressive d’autres plantes nourrissant les chenilles. Il est inscrit sur la liste des espèces exotiques envahissantes.

Les couleurs des fleurs influencent à la fois la fréquence des visites de papillons et l’intensité de leur butinage2. Ces derniers possèdent un large spectre de vision des couleurs, allant de l’ultra-violet (300-400 nm) jusqu’au rouge de faible longueur d’onde (vers 600 nm) alors que l’humain perçoit aussi le rouge de longueurs d’onde de plus de 700 nm. Des chercheurs indiens ont observé sur le terrain 20 espèces de papillons diurnes subtropicaux : même si la plupart des espèces butinent des fleurs variées, les Nymphalidés ont tendance à préférer les fleurs jaunes, les Papilionidés les fleurs jaunes et orange tandis que les Piéridés recherchent autant les fleurs jaunes, orange ou violettes. Dans nos contrées, les papillons de jour montrent en général une plus grande attirance pour les fleurs bleues, violettes ou roses tandis que les papillons de nuit recherchent surtout les fleurs blanches. Attirés par sa couleur, un papillon explore une fleur puis associe son arôme à la présence de nectar sucré. Celui-ci joue le rôle de renforçateur d’apprentissage et incite l’insecte à revenir sur la même espèce de fleur, guidé alors à la fois par son odorat et sa vue. Cet apprentissage est réversible : quand la quantité de nectar diminue, le papillon cesse ses visites3. Souvent, boutons floraux et vieilles fleurs ont une couleur différente des fleurs épanouies. Certaines plantes comme la Vipérine possèdent ainsi dans leurs pétales des pigments dont la couleur change selon le pH du nectar. Basique chez les fleurs matures à la couleur bleutée, il est acide et donne une couleur rose (moins attractive) aux fleurs trop jeunes ou trop âgées.

Les papillons, tout comme les abeilles, perçoivent les ultraviolets, une partie du spectre lumineux invisible pour l’humain. Souvent, une fleur qui nous semble monochrome offre à la vision ultraviolette d’un papillon des motifs sombres qui servent de guides pour l’orienter vers les nectaires dont la disposition favorise son contact avec les étamines porteuses de pollen. Les flavonoïdes, molécules responsables de la couleur jaune-orangé des fleurs, peuvent se comporter comme des pigments absorbeurs d’UV ou au contraire les réfléchir comme un écran total. Avec une concentration de pigments absorbant les UV à la base des pétales et de pigments qui les réfléchissent à leur extrémité, de nombreuses fleurs présentent un effet « œil de bœuf » qui guide les insectes pollinisateurs vers leur centre où se trouvent nectar et pollen.

La forme des fleurs intervient aussi dans l’attraction qu’elles exercent sur les papillons. Les papillons de jour recherchent surtout les fleurs à symétrie radiée qui offrent en général une plateforme stable avec un accès facile au nectar et au pollen. Les fleurs aux longues corolles tubulaires ne sont par contre visitées que par des papillons à longue trompe comme les sphinx, butineurs des liserons ou des daturas par exemple. Les relations entre la longueur des tubes nectarifères de certaines fleurs et celle de la trompe des papillons qui les visitent sont de bons exemples de coévolution. Un des plus célèbre est celui du Sphinx de Morgan (Xanthopan morganii) et de l’orchidée Étoile de Madagascar (Angraecum sesquipedale)4. Alors que les sphinx sont crépusculaires ou nocturnes pour la plupart, le Moro-sphinx (Macroglossum stellatarum), encore appelé Sphinx colibri ou Sphinx du caille-lait, est diurne. Il est attiré par les fleurs tubulaires violettes, bleues ou blanches. Avec sa trompe aussi longue que son corps (environ 25 mm), il butine sans se poser, à la manière des oiseaux mouches, les fleurs de sauge, de lavande, de buddleia… Il reste parfois « coincé » dans certaines fleurs exotiques introduites comme l’Œnothère rose (Oenothera speciosa) dont la corolle tubulaire est trop étroite pour sa trompe5.

S’ils sont moins efficaces que les abeilles pour transporter le pollen d’une fleur à l’autre car ils ne disposent pas comme elles de structures spécifiques pour le collecter et le transporter, les papillons sont capables de prélever à distance du pollen sur les fleurs. Des chercheurs britanniques ont montré récemment que leurs ailes pouvaient en volant se charger d’électricité statique et créer à quelques millimètres de la fleur un champ électrique qui attire les grains de pollen6. Les ailes couvertes de pollen, le papillon contribue ainsi de façon non négligeable à la pollinisation des plantes à fleurs. Sachant que certains pollinisateurs sont capables de percevoir le champ électrique à proximité des fleurs, ces chercheurs suggèrent aussi qu’avec leurs ailes chargées électriquement, les papillons pourraient plus facilement détecter leur source de nourriture.

Les papillons comme les autres insectes pollinisateurs jouent un rôle crucial dans la préservation de la biodiversité des plantes à fleur et la production agricole en France et dans le monde, mais aussi pour maintenir la qualité des produits végétaux. Des recherches ont montré que la pollinisation par les papillons peut augmenter le rendement des cultures de 20 à 30 % en améliorant leur résistance aux maladies et aux contraintes environnementales. En France, les papillons contribuent ainsi de façon notable à la pollinisation des cultures fruitières telles que les cerises, les pêches ou les abricots mais aussi des légumes comme les courges et les concombres ou les petits fruits rouges comme les fraises et les framboises.

Le rôle des papillons de nuit dans la pollinisation des plantes est resté longtemps sous-estimé. Des études récentes ont montré qu’ils sont, pour certaines espèces de fleurs comme la ronce, plus efficaces que les pollinisateurs diurnes. Comme les papillons de jour, ils subissent pourtant un net déclin du fait du changement climatique, de la pollution (notamment de la pollution lumineuse) et de la destruction des habitats naturels.

Ces dernières années, plusieurs études scientifiques ont montré le déclin important des populations d’insectes partout en Europe, confirmant le constat réalisé sur le terrain par les naturalistes. Les principales causes à l’origine de ce déclin sont la disparition et la fragmentation des habitats, les pollutions (notamment les pesticides) et le changement climatique. Dans les années 1970 et 1980, on constatait déjà une chute des populations des papillons de jour. Aujourd’hui les départements français ont perdu en moyenne 11 espèces de papillons de jour au cours des 20 dernières années. Leur préservation passe nécessairement par celle des milieux où ils vivent et des plantes dont leurs chenilles se nourrissent. Comme pour beaucoup d’autres espèces, l’évolution des pratiques agricoles et l’arrêt de l’artificialisation des milieux naturels sont indispensables pour empêcher que les seize espèces aujourd’hui menacées ne disparaissent du territoire métropolitain et que les dix-huit autres « quasi menacées » ne deviennent menacées à leur tour7.

Les papillons de nuit pourraient bien jouer un rôle plus important qu’on ne le pensait dans la pollinisation. Mais ils sont aussi particulièrement vulnérables face au changement climatique et à l’urbanisation des villes.

Pour en savoir plus : Hans Christian Andersen (1805-1875). Le papillon

  1. Ehrlich P.R. and Raven P.H., 1964. Butterflies and plants: a study in coevolution. Evolution 18:586-608 ↩︎
  2. À relire : Les fleurs parlent aux insectes par Vincent Albouy, Insectes n°133, 2004(3) ↩︎
  3. À relire : Le langage des fleurs : séduction et perfidie, par Michel Renou, Insectes n°214, 2024(3). Bientôt en ligne ↩︎
  4. À relire : Wallace ou une extraordinaire prédiction, par Jacques d’Aguilar, Insectes n°161, 2011(2) ↩︎
  5. À relire : Fleurs cruelles, par Bruno Didier, Insectes n°148, 2008(1) ↩︎
  6. [1] S. J. England et D. Robert, Electrostatic pollination by butterflies and moths, Journal of the Royal Society Interface, 2024. ↩︎
  7. UICN France, MNHN, OPIE & SEF, 2014. La Liste rouge des espèces menacées en France – Chapitre Papillons de jour de France métropolitaine. Paris, France ↩︎